L'article présenté infra nous a été transmis par Osire GLACIER, doctorante canadienne. Il évoque l'engagement patriotique et politique de Marocaines, notamment dans le combat pour l'indépendance, et le replace dans une perspective féministe authentiquement arabo-musulmane.
Une contribution universitaire qui tranche avec le ton habituellement léger de MarocAntan, mais qui constitue nonobstant un texte de référence fort bienvenu, utile à la compréhension de l'histoire du Maroc, pour la communication duquel nous remercions son auteur.
Osire GLACIER
Doctorante à l'Institut Islamique à l'Université McGill
Montréal, Canada
INTRODUCTION
Dans le cadre de cet article, nous souhaitons relater brièvement la participation de deux femmes marocaines dans la sphère politique contemporaine du pays, à savoir d'une part Fatna Mansar qui a participé aux luttes anti-coloniales, et d'une part Fatna el-Bouih qui continue à participer dans les luttes nationales pour le respect des droits humains et des libertés fondamentales. Précisons toutefois que ces deux figures ne se veulent pas être représentatives de toutes les femmes politiquement actives au Maroc, puisque la liste de ces dernières est longue. Plutôt, la reconnaissance de la lutte de ces deux activistes, à l'instar de celle des autres femmes politiquement actives au Maroc, relève d'une historiographie nouvelle comme on va le voir dans les paragraphes qui suivent.
GENÈSE D'UNE HISTORIOGRAPHIE FÉMINISTE
La discipline de l'histoire a prétendu jusqu'aux dernières décennies à une certaine objectivité, exprimée schématiquement en tant que responsabilité de l'historien de relater les faits historiques à partir d'un ensemble de sources d'autorité. Mais étonnamment, malgré cet idéal d'objectivité, l'histoire classique ne s'est intéressée qu'aux élites dirigeantes. Autrement dit, sa portée ne s'étend pas aux groupes subalternes, à l'instar des paysans, et par extension aux femmes. Ainsi, de nombreuses chercheures féministes déplorent l'invisibilité des femmes en tant que groupe dans l'histoire classique. Or, cette invisibilité porte préjudice en ce qui nous concerne aux luttes des femmes marocaines dans le domaine de l'égalité des droits entre les femmes et les hommes. En effet, cette lutte est souvent discréditée par le discours dominant, sous prétexte qu'elle relèverait tout bonnement du féminisme occidental, et que donc elle serait une forme d'impérialisme culturel, la preuve étant l'absence manifeste des femmes dans l'histoire nationale. En d'autres termes, une telle lutte serait étrangère à l'héritage culturel arabo-musulman du Maroc ; et par conséquent, les discriminations qui pèsent sur les femmes marocaines sont banalisées en étant représentées comme faisant partie intégrante des traditions, et comme formant une continuité dans l'histoire. Ce sont donc ces circonstances-ci qui ont incité les chercheures féministes à relater la participation des femmes dans la scène politique nationale. Ceci dit, cet article s'inscrit dans le contexte de cette nouvelle historiographie.
LA PARTICIPATION DE FATNA MANSAR AUX LUTTES ANTI-COLONIALES
Bien que le système juridique du protectorat français au Maroc considérait la majorité écrasante des Marocains comme des citoyens de deuxième classe, la résistance armée n'a débuté qu'avec l'exil du Sultan Mohamed V en 1953. Ainsi, de nombreuses cellules de résistance ont été créées à travers tout le pays. Quand Fatna Mansar, femme originaire d'un quartier populaire de Casablanca, apprit que son mari adhérait à l'une d'elles, elle a manifesté son désir d'y adhérer également. Étant donné sa détermination, on accepta son adhésion.
Si au départ Mansar assumait des responsabilités qui n'impliquaient pas de risque personnel, à l'instar des visites des prisonniers et de collecte d'argent pour acheter à ces derniers de la nourriture et des vêtements, elle s'est vu assez tôt attribuer la lourde responsabilité de transporter des armes entre Meknès et Casablanca. Ce faisant, sa mission consistait à aller fréquemment à la mosquée de Dior Jdad de Meknès, où un signal précis l'aidait à identifier son fournisseur en armes. Une fois approvisionnée, elle devait reprendre le bus sans s'attirer les fouilles des autorités. À vrai dire, Mansar n'a été fouillée qu'une seule fois, moment durant lequel elle a eu le temps de penser que si elle devait être torturée, elle invoquerait Dieu jusqu'à la mort, pour ne pas parler. Mais comme en général, les légionnaires français étaient réticents à fouiller les femmes, cette fouille était plutôt sommaire.
Ici, soulignons au passage que la participation des femmes dans la résistance armée a été importante, dans la mesure où un homme n'avait quasiment aucune chance de transporter les armes sans être fouillé par les autorités.
Si les femmes et les hommes ont lutté côte à côte pour un Maroc indépendant, l'avènement de l'indépendance a déçu bien des espoirs. Ainsi par exemple Mansar tentait d'organiser des associations et un mouvement de femmes dans le cadre des réformes sociales, économiques et politiques préconisées par la mouvance progressiste l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Toutefois, les leaders et les activistes du parti de l'UNFP ont été les uns emprisonnés, d'autres exilés et les autres assassinés. Conséquemment, l'UNFP a été anéanti, ainsi que les réformes qu'il préconisait. Pendant un temps, il semblait bien que la répression eut gain de tout. Pourtant, c'est durant ce temps-ci que les luttes nationales sont nées.
LA PARTICIPATION DE FATNA EL-BOUIH DANS LES LUTTES NATIONALES
L'activisme de Fatna el-Bouih remonte à ses premières années au lycée en tant que membre active du syndicat national des lycéens. Rappelons que dans les années 70, les mouvances progressistes, y compris l'Union nationale des étudiants marocains, continuaient à être la cible privilégiée de la répression étatique. Ainsi, quand el-Bouih a organisé une grève de lycéens pour protester la dissolution de l'Union des étudiants, elle a été arrêtée. Après sa libération, au lieu d'opter pour le silence de la censure, elle a eu le courage de relater publiquement son expérience ; ce qui lui a valu une grande visibilité dans les médias, mais aussi une deuxième arrestation. Si elle a pu être libérée grâce à des manifestations de solidarité à travers tout le pays, elle a été portée disparue de mai à novembre 1977.
C'est ainsi qu'el-Bouih découvre Derb Moulay Chérif, centre de détention et de torture où ont séjourné la majorité des leaders, femmes et hommes, qui ont travaillé pour la promotion d'un État de droit au Maroc. De surcroît, elle découvre au jour le jour les traitements dégradants qu'on réserve spécifiquement aux détenues femmes. Ainsi par exemple, on attribue un prénom masculin à ces dernières, pour briser leur identité, mais aussi pour effacer leur féminité. Ce faisant, Fatna el-Bouih devint Rachid. Toutefois, cette masculinisation n'épargne pas aux détenues les insultes et les violations qu'on réserve aux femmes, à savoir entre autres les menaces de viol, la nudité forcée et le harcèlement sexuel. De plus, ces dernières sont incarcérées dans une cellule de forme triangulaire, symbolisant le sexe féminin.
C'est durant ses cinq ans d'emprisonnement qu'el-Bouih prend conscience que le statut des femmes ne changera pas avec l'avènement de l'État de droit si les besoins spécifiques des femmes ne sont pas adressés. Cela va sans dire qu'à sa libération, el-Bouih a milité avec les organisations de protection et de promotion des droits des femmes. Ainsi par exemple, elle a été très active lors de la campagne de 1993 de collecte de trois millions de signatures pour aligner le Code de la famille avec les standards internationaux relatifs aux droits des femmes et des enfants.
Toutefois, il a fallu attendre vingt ans pour voir el-Bouih sortir de son mutisme concernant son expérience carcérale. Ainsi en 1994, elle a entrepris d'interviewer les femmes qui ont connu la détention à cause de leurs opinions politiques. Elle a également entrepris de relater son histoire individuelle, en la situant dans un contexte de protestation collective, sous forme d'un témoignage intitulée Une femme nommée Rachid. Enfin, elle a donné une série de conférences aux États-Unis en 2001. Ainsi, en parlant au nom des milliers de Marocains qui ont été victimes de la répression, elle a inscrit son expérience dans les luttes nationales et universelles des droits de la personne.
CONCLUSION
En reconstituant l'activisme des femmes dans la scène politique nationale, les narratives historiques féministes parviennent à montrer que les luttes des femmes s'inscrivent bel et bien dans l'héritage culturel arabo-musulman, et que donc les demandes d'égalité de droits entre les femmes et les hommes ne peuvent être réduites à de l'impérialisme culturel. Et c'est d'autant plus vrai que d'autres recherches historiques, en tentant de rendre leur place à ceux qui n'ont laissé aucune trace, à l'instar des femmes ordinaires, montrent que de nombreuses femmes se sont rebellées contre les normes sociales. Ainsi par exemple les recueils des fatawis, les registres de Bayt al-Mal (trésor public) et les inventaires posthumes des siècles passés témoignent du courage d'un ensemble de femmes rebelles, à l'instar de toutes celles qui ont suivi le fiancé que le père refusait comme gendre.
BIBLIOGRAPHIE
Baker, Alison. "Fatna Mansar." In Voices of resistance, Oral Histories of Moroccan Women. Albany: State University of New York Press, 1998, pp. 169-181.
El-Bouih, Fatna. Une femme nommée Rachid. Casablanca : Le Fennec, 2002.
Kozma, Liat. "Moroccan Women's Narratives of Liberation: a Passive Revolution?" Journal of North African Studies, vol. 1, n. 1 (2003) : 112-130.
Larguèche, Dalenda. "Sur les traces du quotidien des femmes ordinaires à travers les inventaires posthumes : vivre, apparaître et défier." Hawwa : Journal of the Women of the Middle East and Islamic World, vol. 1, n. iii (2003) : 275-305.
Slyomovics, Susan. "Rani Nimhik: Women and Testimony." In The Performance of Human Rights in Morocco. Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 2005, pp. 132-164.



































Merci pour votre site très instructif.
Une Française " du nord", qui est encore ignorante de l'Histoire commune que partagent nos deux pays mais qui s'instruit par amour...
Rédigé par : simon | 28 décembre 2006 à 23:40
Mes remerciements infinis pour cette initiative très appreciee. Je le trouve impressionnant et riche votre site.
Bon courage,
M.Saadouni (Chercheur en patrimoine materiel et immateriel Berbere, Amsterdam, Pays-Bas)
Rédigé par : Mohamed Saadouni | 25 février 2007 à 20:47
merci pour votre site il m'a bcp aidée pour faire mon exposé je vous souhaite bonne continuation
Rédigé par : oumayma | 06 mars 2007 à 21:57
Je vous félicite pour votre initiave qui a aidé un journaliste-mémorialiste, comme moi, à parfaire une recherche sur le bidonville. Merci
Rédigé par : Mohamed Sakib | 20 mars 2007 à 13:04